La démocratie au pied d’un mur… commercial

Namur, capitale régionale de la Wallonie.

A cheval sur la Sambre et la Meuse.

Vue sur la Meuse
Vue sur la Meuse

Surplombée par la Citadelle et animée par ses combats médiévaux.

Citadelle de Namur
Citadelle de Namur
Namur vue de la Citadelle lors d'un repérage d'un site d'entraînement pour des combats médiévaux.
Namur vue de la Citadelle lors d’un repérage d’un site d’entraînement pour des combats médiévaux.

Après deux années passées en périphérie bruxelloise, j’ai retrouvé avec plaisir le centre namurois: plus petit, plus convivial, facilement accessible à pied ou à vélo et plus à 3-4h de chez mes parents en train.

Au-delà de la vie de tous les jours, Namur se veut une ville touristique, fort appréciée pour ses rues commerçantes, centre de shopping à ciel ouvert. Mais comme beaucoup de villes un peu partout, Namur souffre d’un déclin économique, et touristique. Un gros projet de réaménagement urbain, qui vise un regain de mieux-vivre au centre ville tant du point de vue environnemental, social et économique, est sur les rails. Et c’est sur ce dernier point que ça coince.

En effet, Namur veut surfer sur la vague (ou se voit forcée de surfer) des grands centres commerciaux: d’après eux, le regain économique passe par la construction d’un méga-centre commercial… sur le deuxième plus grands parcs de la Ville.

Si le projet est en discussion depuis plusieurs années, il ne passe définitivement pas comme une lettre à la poste puisqu’un comité de sauvegarde du Parc s’est dressé à la barre.

C’est ainsi que ce dimanche 8 février, les namurois sont cordialement conviés à participer à une consultation populaire à propos du centre commercial et du devenir du parc. Ce dimanche donc, j’irai voter 3x NON aux questions de la Ville. Vous allez voir pourquoi.

Le centre commercial: l’éloge d’un mirage

Tout d’abord, ne nous leurrons pas. A l’heure actuel, le parc Leopold n’est pas un parc luxuriant et particulièrement accueillant (la faute en partie à la Ville qui ne fait pas des masses d’efforts pour son entretien). Un petit aperçu ici. Il est en fait question d’abattre 35 arbres, parmi lesquels plusieurs centenaires, afin de construire un parking pour le centre commercial à venir. Ce centre commercial devrait se construire sur l’actuelle gare des bus qui va être délocalisée au-dessus de la gare de Namur. Voici pour le contexte très résumé.

Je ne suis pas économiste. Mes opinions en matière de (dé)croissance, de convivialité, de citoyenneté et d’écologie affectent fortement mon idée d’un “renouveau” de ma ville. Balayons quand même quelques idées non-fondées et néfastes sur les monstres du shopping.

L’argument imparable, celui qu’on vous ressort à tout-va, qu’on brandit bien haut, capable de justifier des procédés douteux auprès de bon nombre de personnes: j’ai nommé l’emploi. 600 emplois directs seraient attendus, de quoi permettre à la jeunesse désœuvrée d’occuper ses journées. Mais quel genre d’emploi est-ce ? Des CDD à répétition? Des temps partiels imposés? Des petits jobs d’étudiants ? On ne me fera pas admettre qu’on crée des jobs de rêve, surtout à l’heure actuelle où parmi les jeunes qui peinent à trouver un boulot, une bonne partie a un diplôme universitaire en poche. Soit, ça c’est l’argument du rêve. Ce qui m’effare dans cette logique c’est qu’on part du principe que les gens vont, comme par magie, dupliquer leur porte-feuille et répartir leur achats et dans les ruelles de la ville, et dans le nouveau centre commercial. Ce qui, clairement, ne sera pas le cas. Le risque est alors  grand  que des cellules commerciales du centre se vident sous la pression du nouveau havre de consommation. La balance de l’emploi n’apparaît plus si stable que cela : l’emploi ne se crée pas, il se déplace et plusieurs villes en ont déjà fait les frais (comme Arlon et Charleroi). [1]

A côté de l’argument du rêve, il y a l’argument de la peur et du chantage: si on ne le construit pas ici, ce centre commercial se fera ailleurs en province. Avec pour conséquence, une mort lente du centre namurois qui vivote face aux pressions des autres grands centre commerciaux des villes adjacentes. Namur veut faire pareil que les autres, elle rêve en grand, en mètres carrés de surface de verre, en nombre de places de parking. On entre dans l’optique de la compétition alors que de manière sensée, il faudrait concevoir ces aspects économiques et commerciaux à l’échelle d’une région. Le chacun pour soi est obsolète, je crois fermement à l’ère de la collaboration. Surtout qu’à partir du moment où 1) un promoteur peut se faire de l’argent en investissant dans un shopping center et 2) cela se fait en dehors des frontières de Namur, la Ville ne peut rien dire. Notamment depuis que les permis d’urbanisme sont devenus matière des régions (et non plus du fédéral) et qu’ils paradent sous l’œil de la directive européenne “Bolkenstein” d’après laquelle le risque de mise à mort des commerces du centre-ville n’est plus un argument économique à opposer à un projet de centre commercial. [1]

Face à tout cela, un comité de sauvegarde du parc s’est donc levé. Au-delà de la préservation des arbres – comme la Ville essaie de la faire croire-, le collectif a le mérite d’interpeller les citoyens, de soulever une réflexion en matière de l’usage de l’espace public. Ainsi commence le bras de fer.

Du plomb dans l’aile de la démocratie

C’est là que je m’insurge depuis des semaines. Que je critique à tout va.

Le comité de sauvegarde du Parc a, dans un premier temps, en plus de la sensibilisation du public à la question du centre commercial, lancé une pétition en vue de réaliser une consultation populaire. Pour ce faire, il est nécessaire que 10% des namurois de plus de 16 ans signent la pétition. 12 000 personnes au minimum. Après 6 mois de collecte, la comité a déposé la pétition avec 12 089 signatures. Et une question: « Souhaitez-vous le maintien et la réhabilitation du parc Léopold à Namur, menacé par un projet de centre commercial ? » Le comité en effet considère qu’au lieu des 23 000 m2 prévus, 15 000 m2 seraient suffisants pour redynamiser le commerce, sans le plomber. Et que cet espace commercial gagnerait avec un parc rénové, entretenu, convivial. Il ne s’agit donc pas d’une opposition butée non argumentée. Il s’agit d’une alternative qui veut tenir compte des divers usagers.

Premier coup bas de la Ville. Au lieu de laisser au comité la possibilité d’organiser la consultation populaire autour de cette question, elle s’est totalement réapproprier la consultation, imposant ses questions. Et quelles questions ! Je vous laisse juger:

  1. Approuvez-vous le choix de combattre l’implantation des grands centres commerciaux à l’extérieur de la ville afin de défendre nos commerces et notre cœur de ville ?

  1. Partagez-vous le principe d’installer un nouvel ensemble de magasins au cœur de notre ville, le plus près possible des commerces existants et avec davantage de parkings, pour compléter et renforcer le commerce namurois et l’emploi local ?

  2. Etes-vous favorable à l’installation d’un centre commercial à l’emplacement de l’actuelle gare des bus et du square Léopold, sachant que cela entrainera la disparition des arbres de ce square et que cette suppression sera compensée par la création en ville de trois nouveaux parcs publics et la plantation de plusieurs centaines d’arbres et arbustes dans le nord de la Corbeille ?

Soyons honnêtes: tout le monde – ou presque- souhaite répondre “oui” au moins aux deux premières questions. Parce qu’elles sont tournées de telle façon que le projet se présente comme incontournable pour l’avenir de Namur. Le problème est que ces questions ont été élaborées au sein de la majorité namuroise – et vivement critiquées par l’opposition. Le comité n’a pas été invité à participer à leur élaboration.

A partir de ce moment, on se rend compte que le débat public va être très disproportionné, si pas unilatéral.

A partir cet instant, la Ville a perdu beaucoup de crédit à mes yeux.

Débute alors la bataille quasi électorale, avec des moyens très déséquilibrés. Le collectif a en effet eu recours au crowdfunding pour collecter 4724 euros, nécessaires à ses démarches de communication, l’impression de flyers (bénévolement dirstribués). La Ville en a, elle, dépensé 38 000 euros pour deux vidéos de 20 secondes (je vous laisse imaginer à quoi peut être résumé le débat en 20 secondes, voir ici et ). Celle qui a le plus soulevé l’indignation des partisans de l’argumentation montre des jeunes hurlant “oui”. Parce que une bonne vidéo doit être courte et basée sur un sentiment, sur une idée très simple.”, dixit le réalisateur. En bonne défenderesse de la critique, j’ai vu rouge. Très rouge. Ramené le “débat” à un jeu émotionnel, je trouve cela déplorable, affligeant, insultant.

Enfin, le coup de grâce. Le fascicule de communication de la Ville de Namur. Je suis tombée de haut tant l’amalgame m’écœure. Tant la manipulation des citoyens est effarante. La Ville par son fascicule fait franchement passer les défenseurs du Parc pour des conservateurs sans âme aucune pour l’avenir de la ville. Elle joue sur des illustrations colorées, vendeuses de rêve. Une sorte de greenwashing éhonté. Elle ramène les questions de la consultation populaire qui touchent uniquement le Parc et le centre commercial à l’ensemble des projets à venir. Dites “non”, alors vous êtes contre tout cela, contre tous ces changements entrepris pour votre bien-être. C’est aberrant.

Je vous laisse constater.

En grand, le renouveau de Namur. En plus petit, l'issue de la consultation.
En grand, le renouveau de Namur. En plus petit, l’issue de la consultation.
Une idéalisation de la future surface commerciale toute de verre... avec à l'avant plan les arbres qui auront été préalablement coupés ... Le pouvoir du greenwashing !
Une idéalisation de la future surface commerciale toute de verre… avec à l’avant plan les arbres qui auront été préalablement coupés … Anachronisme ?

Vous constaterez que j’ai déchiré ce fascicule mais je l’ai entièrement lu ! 😉

       Par ces trois exemples, j’ai voulu démontrer comment le débat public autour d’une question fondamentale a pu être trafiqué. Comment face à tant d’hypocrisie, le “non” m’apparaît comme l’unique réponse envisageable. Heureusement, la chaîne locale a décidé de mettre un vrai débat sur la table durant toute la semaine.

Cependant, je m’interroge. 150 000 euros vont être déboursés pour l’organisation populaire. C’est beaucoup. L’avis des citoyens ne sera considéré que si au moins 10% des namurois de plus de 16 ans ont été voter. Et encore. Car au regard de l’actuel bourgmestre, il est normal que les citoyens s’expriment, mais ce sont les politiques qui décideront.

Initialement, convertir l’espace public ouvert et neutre en une surface de consommation me dérange profondément. Mais cette mise en scène de consulation m’interpelle plus grandement. Quelle opinion – en dehors du cadre électoral- le citoyen peut-il encore donner concernant le développement de sa ville ? A partir du moment où la Ville refuse le dialogue avec un comité d’opposition qui questionne la démarche, il y a un problème. Car on laisse la main aux promoteurs, au spéculateurs de l’immobilier. Cela me me révolte d’imaginer qu’avant même que le débat soit lancé, les dés sont jetés.

Alors oui, demain je voterai 3 fois “non”. Même si j’ai l’impression que mon geste aura plus de symbole que de valeur sur la grande scène du théâtre de la démocratie, qui du rire aux larmes, me fait l’effet d’une farce.

Edit du 9 février 2015: près de 20% des Namurois sont allés voter et le « non » est sorti gagnant à 60%. Je suis partie pessimiste, mais la Ville a décidé de prendre compte du message donné par les habitants en organisant une table ronde avec le parti d’opposition, le collectif de sauvegarde du Parc, l’Union des Classes Moyennes, l’association des commerçants et le promoteur.Ce qui m’apparaît comme du bon sens dans la concertation pour de si grands projets est le gain d’une dure lutte.

[1] Article « Les monstres du shopping nous envahissent » de la revue Imagine- Demain le monde de septembre-octobre 2013.