Douceur d’entre saison

 

Smaug_anneau_unique
A la St-Nicolas, Smaug le Dragon devient gardien de l’anneau unique.

Mea culpa.

J’avais plein d’idées , fêtes obligent, à vous partager en ce mois de décembre.

Et puis, le temps et les évènements m’ont rattrapées. Un évènement très heureux qui va me demander du temps de préparation. Peut-être en parlerais-je un peu ici, je verrai.

Soit. Je n’ai pu vous parler de rêves, d’imaginaire, de moments simples et doux, d’instants de gratitude à partager durant cette période propice. D’autres l’ont très joliment fait d’ailleurs, je vous laisse découvrir cela  chez Caroline et chez Céline. Mais je ne vais pas laisser filer 2015 comme ça, sans un mot ni un regard pour vous, cher.e lecteur/trice, qui me suivez depuis près d’un an (ou moins, mais peu importe n’est ce pas ?).

Voici donc, en guise de petit cadeau de fin d’année et pour bien commencer l’an neuf, un petit conte de mon cru. J’espère que cela vous plaira!

Je vous souhaite un réveillon joyeux, emplissant votre cœur d’énergie et de sourires pour accueillir 2016 qui approche timidement. Prenez soin de vous, riez, vivez, et surtout rêvez. On en a bien besoin.

A l’année prochaine !

PS: pour les plus perspicaces, un indice sur l’évènement heureux est donné par la photo. Fan de Tolkien, vous devriez trouver aisément 😉

Petite Graine et le Jardinier

Il était une fois une petite graine, pas plus grosse qu’un petit pois simplement dénommée Petite Graine. Rien ne la distinguait particulièrement des autres graines : pas parfaitement ronde, ni impeccablement lisse. Cependant, elle était brillante et sa couleur… Sa couleur… Avez-vous jamais ouvert une bogue de marrons pour en admirer les fruits ? Les marrons amènent toute la chaleur de la garrigue dans leur couleur, arborant une belle nuance brune aux chauds reflets rouge et or. Voilà donc, notre Petite Graine était couleur de marron. Une couleur de fin d’été. De transition entre deux saisons. Une couleur indiquant qu’elle était prête à mûrir.

Vous savez tous qu’une graine de carotte ne donnera jamais un coquelicot, ni qu’un gland de chêne ne pourra donner un bouquet de menthe. Pourtant, à sa naissance, Petite Graine avait reçu un don magnifique, peut-être bien de la part d’une aimable fée végétale : elle pouvait choisir sa destinée, ce en quoi elle grandirait. Mais attention, une fois le choix fait, pas de retour en arrière ! Ma foi, comme tout être vivant : si l’on naît fleur, on ne peut devenir abeille. Du moins pas dans la même vie. C’est bien là que résidait le défi : choisir. Car qui dit choisir, dit renoncer.

Alors Petite Graine rêvait, rêvait, rêvait et… ne parvenait pas à faire son choix. Un jour elle s’imaginait devenir séquoia. Un grand, majestueux séquoia, posant son regard vert durant des siècles sur son royaume. Dominant de toute sa stature les vallées, les bosquets, offrant le gîte et le couvert aux oiseaux et aux insectes. Et la nuit, être baigné par la douce lumière des étoiles… Un roi- que dis-je- une reine du monde végétal. Oui mais… pour devenir si grand il faut du temps… beaucoup, beaucoup de temps. Et du coup, Petite Graine craint les accidents : un cerf trop gourmand, un incendie trop virulent, un bûcheron trop avide ou peu respectueux. Tout cela pourrait l’empêcher de parler avec les étoiles la nuit. Et à quoi bon devenir séquoia si c’est pour ne jamais être grande et majestueuse  ? « Décidément, séquoia, très peu pour moi », se dit-elle. 

Il faudrait voir moins grand. Qu’aime-t-elle donc Petite Graine ? Elle réfléchit. Bien sûr ! Une fleur ! Les couleurs, la senteur délicate, le ballet des insectes. Que cela doit-être agréable d’être admirée, utile également ne l’oublions pas car elle serait source de nectar, de pollen, source de vie ! Voilà donc Petite Graine qui s’emballe, s’apprête à déclarer qu’elle a finalement choisi quand tout à coup, elle se rend compte qu’être une fleur, cela ne dure qu’une saison. Une saison où l’on donne tout ce que l’on a pour faire des graines. Alors on fane, on perd ses belles couleurs, son doux parfum et on s’éteint. Certes une saison intense, mais au final, est-ce qu’on en profite réellement ? Car une fleur, c’est si petit que le paysage est bien vite limité et vous êtes souvent si occupée par les insectes en visite, eux-mêmes fort affairés, que vous avez rarement le temps de parler à quiconque… A quoi bon devenir une belle fleur si l’on ne peut discuter avec tous ses admirateurs ? « Décidément, fleur fragile et éphémère, cela ne me convient pas », déclare Petite Graine.

Oh qu’il est difficile de faire un choix ! Elle réfléchit. Pas de statut majestueux, pas de robe colorée… Que reste-t-il ? Hum… Et si elle devenait une plante utile, comme une plante médicinale ou une plante alimentaire ? Avec elle, on pourrait faire des décoctions purifiantes, des cataplasmes apaisants, des baumes réparateurs. Mais quel noble rôle ! Ou bien elle deviendrait un tubercule, ou une céréale nourricière, elle apaiserait les estomacs vides, ôterait la menace du spectre de la faim. Oui mais, encore faudrait-il qu’elle soit bien entretenue pour avoir un certain plaisir à vivre,et d’après ce qu’elle entend de jour en jour – les rumeurs courent vite dans les sous-bois – les humains, ceux qu’elle souhaiterait aider, sont de moins en moins respectueux : il n’y a plus que le rendement qui compte pour eux paraît-il, la qualité c’est secondaire. Et en plus, nombreux sont ceux qui ne verraient pas la différence entre un bouquet de sauge et une herbe folle qu’on éradique d’une pulvérisation– bien que Petite Graine n’ait rien contre les herbes folles, que du contraire, il est toujours très drôle de discuter avec elles ! Elle ne veut ni être une plante nourricière médiocre, ni une plante médicinale aux vertus non reconnues. A quoi bon donner le meilleur de soi-même si l’on foule du pied tous vos efforts ? «  Décidément, plante vertueuse, ce serait bien naïf de ma part » conclut-elle.

Voilà donc Petite Graine bien embêtée. Quelle bêtise se serait de rester graine, de gaspiller son don simplement en étant incapable de choisir. Elle se rembrunit. C’est à ce moment là que passe un jardinier de la forêt. Vous savez, un des ces petits êtres infatigables entretenant saison après saison leur domaine végétal, équilibrant harmonie et chaos, lumière et ombre, chaleur et fraîcheur. Ils se font discrets de nos jours. Or, notre jardinier connaissait bien Petite Graine, la petite bavarde avide des nouvelles des sous-bois. Si absorbée qu’elle était dans sa réflexion d’avenir, elle ne l’avait pas remarqué. Surpris, notre ami jardinier s’enquit de son état.

« Si je vais bien ? répondit-elle, ma foi non. Me voilà toute perdue dans mes choix. Ni arbre séculaire, ni fleur colorée, ni plante médicinale ou nourricière, non, non, non, rien de tout cela ne me convient. Suis-je ainsi condamnée à rester graine ?  se lamenta-t-elle

– Hum, effectivement… répliqua-t-il. En son fond, il la trouvait un peu difficile mais après tout, chacun ses goûts, et puis à quoi bon devenir quelqu’un qu’on apprécie pas ? Lui par exemple avait pu choisir, si ce n’est son origine, du moins son métier.

-Sais-tu, Petite Graine, ce que je ferais à ta place ? Je voyagerais un peu. Car rien de tel que les découvertes et les rencontres pour ouvrir l’esprit, suggéra-t-il.

-Mais où irais-je bien, et qui rencontrer pour me conseiller ? demanda Petite Graine

-Pourquoi n’irais-tu pas demander avis à Soleil, Pluie et Vent ? Vu leur expérience je suis certain qu’ils pourraient partager plein d’informations ! Et puis après tout, qui t’as dit que tu devais absolument devenir un végétal ?

Cette dernière remarque interpella Petite Graine. C’est bien vrai cela : personne ne lui avait jamais dit qu’elle devait absolument se destiner au monde végétal. Elle n’y avait pas pensé à cela, et beaucoup de nouveaux horizons s’ouvraient à elle! Elle remercia vivement le jardinier et partit à l’aventure, lui promettant de venir lui faire part de son choix avant le grand saut.

Et d’un bond la voilà partie. Le voyage débuta par une visite à Soleil.

Elle le rencontra un soir à l’orée d’une clairière.

« Soleil, lui dit-elle, j’aurais besoin de conseils : aurait eu quelques instants à m’accorder ? »

Le bel astre acquiesçant, elle s’empressa de lui conter son histoire. Soleil l’écouta patiemment, un peu amusé face à l’impatience de Petite Graine. Finalement, il lui déclara que, si le monde végétal ne lui convenait pas – après tout, c’est un monde diversifié mais fort figé et peu prompt à l’aventure – elle pourrait demander pour devenir un de ses rayons. Une graine rayon de soleil, on n’a jamais vu ça mais pourquoi pas ? Ainsi, elle pourrait voyager sur tout le globe, découvrir des endroits merveilleux, réchauffer la vie partout de sa caresse, … Soleil prenait un air fier en énumérant ces avantages : c’est qu’il aimait beaucoup son travail !

Petite Graine se mit à réfléchir. C’était, nul doute possible, une magnifique proposition. Mais… être rayon de Soleil, c’est aussi porter le lourd fardeau des incendies, des sécheresses, de la chaleur brûlante… Elle fit part à Soleil de ces remarques : il acquiesça. Dans son métier, certains actes essentiels pour équilibrer et perpétuer la vie sont douloureux à appliquer, c’est ainsi.

Tous comptes faits, Petit Graine préfère renoncer aux voyages et aux découvertes plutôt que de culpabiliser sur son impact. Elle remercia Soleil et partit à la recherche de Pluie.

Elle la découvrit un matin, dans la douce lumière de l’aube, s’éveillant auprès d’un point d’eau.

Un peu intimidée, sans savoir pourquoi, Petite Graine lui demanda si elle pourrait l’aider dans sa quête personnelle. Attendrie, Pluie s’installa pour l’écouter conter son histoire, pendant qu’une épeire venait poser un diadème brillant dans sa chevelure.

« Aimerais-tu devenir une goutte de pluie ? lui demanda la Dame de l’eau. Avec moi aussi, tu parcourrais le monde : la terre bien sur, mais aussi les airs et les océans, en compagnie de millions de compagnes de voyage. Tu rafraîchirais les fronts et les gorges, contribuerait à réaliser de magnifiques fresques dans le paysage, et tu serais à la source de la vie. Voyant le regard de Petite Graine s’illuminer, elle ajouta : « Maintenant, certains de nos arrêts sont longs : un goutte d’eau dans l’océan peut y demeurer longtemps, et certaines sont séquestrées de nombreuses années dans les grottes souterraines, loin de la lumière. Là est le prix de l’eau. »

Petite Graine réfléchit, silencieuse. Dame Pluie paraît certes aimable et remplit ses devoirs avec grand soin. Mais qu’en est-il de ses colères houleuses qui font sortir les eaux de leur lit ? Ou encore ces ires punitives privant ses comparses végétales de l’or bleu ? Quel libre arbitre a une goutte d’eau dans tout cela ? Il lui faudrait certainement plier le dos… Petite Graine n’admet pas devoir obéir à des ordres qu’elle désapprouve. Elle a renoncé aux découvertes d’une vie de lumière, ne sachant pas porter le fardeau de si lourdes responsabilités, elle renoncera donc au romantisme des travaux de l’eau : sa liberté n’a pas de prix.

Décidée, la voilà qui fait poliment part de son choix à la Dame de l’Eau. Soudain, au-dessus de sa tête, de noirs nuages s’amoncellent, prémices d’un orage violent. Dame Pluie la toise de toute sa hauteur, l’air mauvais : rompant le fil d’argent de son diadème arachnéen, elle grandit, elle enfle… et éclate en une averse torrentielle ! Petite Graine n’a que le temps de rouler s’abriter : encore un peu et la rivière l’emportait dans sa furie. De sa cachette, elle contemple l’orage qui zèbre le ciel sombre de ses éclairs. Certes, le spectacle est magnifique une fois à l’abri mais, avouons-le, la Dame de l’Eau a l’humeur bien changeante. Lasse, Petite Graine décide de se reposer, le temps de l’orage.

***

A son réveil, Petite Graine part à la rencontre de Vent-le-Sage, espérant trouver une réponse à sa quête.

Le périple s’annonce plus ardu que les précédents, le vieux sage vivant en ermite reclus dans ancienne grotte – essayez donc de grimper des falaises escarpées alors que vous êtes fait pour rouler ! Une fois au sommet, Petite Graine se sent heureuse de son effort et vient humblement solliciter un entretien avec le maître des lieux. Vent-le-Sage paraît quelque peu ennuyé par l’intruse qui trouble son repos. Il l’enjoint néanmoins à raconter son histoire, une lueur de curiosité scintillant dans son regard insaisissable. Petite Graine entame donc le récit de sa quête.

Posant un regard bienveillant sur notre vaillante amie, Vent-le-Sage lui demanda ceci :

« Petite Graine, connais-tu le rôle des fils du Vent ? »

Elle, la curieuse, l’intrépide, celle qui s’en va trouver les éléments du ciel pour parler de son destin, et bien la voilà bien honteuse et embêtée de ne savoir que répondre faute de ne s’être jamais posé la question !

« -Non, Maître », répond-elle d’une petite voix.

– Ne devrait avoir honte que celui qui pense ne plus rien devoir apprendre, déclare-t-il avec un sourire doux. Le vent et ses fils, continue-t-il, sont les porteurs, les messagers, les guides. Ils soutiennent les oiseaux sur leurs routes du ciel, charrient l’odeur de l’eau vers les plaines arides, transportent le pollen d’arbre en arbre pour qu’ils portent leurs fruits. Les vents ne sont pas libres, ils collaborent avec les filles de la Pluie. Les vents doivent faire preuve de compassion. Les vents doivent pouvoir accueillir la douleur du parent perdant son enfant, écouter les cœurs meurtris des amoureux séparés, emporter les chagrins et les peines, tout en séchant les larmes. Être fils du Vent, c’est être capable de renoncer : nous sommes les Marcheurs errants du Ciel, toujours unis à la Vie mais sans attache. Nous sommes l’empreinte du souvenir et le rêve de l’idée. Le présent ne nous appartient pas.

« Petit Graine, dit-il d’une voix douce, te sens-tu prête à accomplir de telles tâches ? Le souhaites-tu ? »

– Non, répondit-elle pleine de désarroi.

– Retourne auprès de ton ami, lui conseilla finalement le vieux sage.

Surprise et perdue, Petite Graine s’inclina et remercia le Maître des vents. Puis elle s’en retourna à son sous-bois.

Petit Graine repartit donc vers son sous-bois, la tête lourde de pensées et le cœur pesant de déception : elle avait failli à sa quête. Finalement, elle ne serait rien.

Doucement, elle roule, roule, roule, ralentit par sa tristesse. Lentement, elle se remémore ses rencontres, la richesse des partages.

Soleil et son sens du travail. Le cœur et la justesse qu’il mettait dans ses actes. Elle aurait aimé, Petite Graine, illuminer un peu chaque vie, réchauffer les corps alanguis.

Dame Pluie, source de vie. Son talent pour offrir un peu de beauté à chaque regard attentif, la passion et le soin qu’elle apportait à ses gestes. Cela lui aurait bien plu, à Petite Graine, de tisser des arc-en-ciels irisés pour faire sourire les cœurs d’enfant.

Vent-le-Sage, si humble et empli de compassion. Bien qu’il porte le Temps qui passe, lui et ses fils amènent la Vie dans chaque instant. Ils s’efforcent d’accompagner avec douceur les douleurs du changement. Quelle tendresse elle aurait donné, Petite Graine, à déposer des baisers légers sur les fronts soucieux.

Perdue dans ses réflexions, elle n’aperçut pas qu’elle franchissait le seuil de son bosquet. Au loin, son ami jardinier la vit et courut à sa rencontre. Tirée de sa rêverie par les feuilles froissées sous le rythme de la course, Petite Graine eut à peine de temps de redresser le menton qu’une étreinte l’enlaçait et la soulevait de terre pour partir en une ronde folle.

« Ha ha ha », s’esclaffait le jardinier, tournant de plus belle, heureux de retrouver son amie. La morosité de Petite Graine fit place à un grand sourire, ponctué d’éclats de rire. D’une bousculade, ils s’affaissèrent dans l’herbe, secoués de rires complices. Petite Graine regarda son ami : il rayonnait, si heureux, comme si son retour était la plus belle chose qui puisse arriver ! Ils se sourirent, remplis de joie et Petite Graine se mit à lui racontée son récit. Et tout à coup, Petite Graine comprit. Elle comprit ce qu’elle souhaitait devenir. Elle serait cette énergie pure, rayonnante, pleine de joie et de gaieté. Elle serait ces yeux brillants, ce sourire étincelant, ces mains enlacées. Elle serait dans le cœur de tous et le regard de chacun. Elles serait dans les rayons du soleil, les gouttes de pluie, les chansons des vents. Elle serait une graine d’Amour, plantée partout, prête à germer à chaque instant. D’un œil complice, le jardinier compris le choix de son amie. Ensemble, ils appelèrent la fée. Petite Graine serait Amour, de grandes aventures commençaient pour elle ! Mais Petite Graine ne serait jamais bien loin, car pour toujours elle serait dans le cœur de son ami jardinier. Une discrète brise parfumée sembla approuver: après tout, ne sommes-nous pas tous des graines ?

© Ecrit par Emilie P. en juin 2015.

Tous droits réservés.