Un printemps trop silencieux

Les lecteurs initiés de la biologie ou des sciences de l’environnement auront peut-être une petit idée de ce qui va suivre.

Oui, vous l’aurez compris, aujourd’hui nous allons reparler de sciences !

Rachel Carson et le DDT

Le DDT, ou dichlorodiphényltrichloroéthane (à vos souhaits!).

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Molécule de DDT

Ce biocide connut son heure de gloire durant la seconde guerre mondiale, à l’heure de la révolution verte (entendez par là l’heure où l’agriculture pris le tournant de l’intensif). Insecticide puissant, il était grandement utilisé dans la lutte contre les insectes ravageurs et vecteurs de maladie (comme les moustiques). Qu’on se le dise, à l’époque, le DDT était le grand ami de tous … et on ne tarissait point d’éloge sur lui. La preuve en image. C’était une époque où on pulvérisait à tout va.

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« Silent Spring First Ed » by Source (WP:NFCC#4). Licensed under Fair use via Wikipedia –

Dans les années 40, Rachel Carson, biologiste marine, décide d’orienter ses futurs recherches sur les pesticides de synthèse. Une amie attire son attention sur le fait qu’elle voit de moins en moins d’oiseaux dans son jardin et se demande ce que sont ses amis devenus. Un déclic se fait dans l’esprit de Rachel et l’enquête commence. Après tout, c’est le symbole même des États-Unis, le pygargue à tête blanche, qui décline ! Un enquête qui l’amènera à rédiger “Silent Spring” – Le printemps silencieux. Car il s’avère que l’usage massif, inconsidéré du DDT soit à l’origine du déclin des oiseaux. Les preuves sont suffisantes que pour bannir le DDT en 1957. Un ban qui dépassera les frontières étasuniennes et qui est toujours d’application.

Comment donc le miraculeux insecticide aurait-il pu affaiblir les populations aviaires ? Un toxicologue, David Peakall, a observé qu’à grande concentration de DDE (dichlorodiphenyl-dichloroethylene – une molécule cousine du DDT ) dans les œufs de faucon pèlerins correspondait une coquille de faible épaisseur. Cette diminution de l’épaisseur de la coquille, véritable barrière protectrice des oisillons in ovo, aurait grandement affecté les taux d’éclosions. Résultat: plus de DDT, moins d’oisillons.

Mais comment le DDE – ou le DDT- a –t-il pu se retrouver dans la coquille des oeufs de faucons? On arrive à l’aspect scientifique: par le biais du processus de biomagnification.

Parmi les oiseaux touchés, on retrouve des oiseaux prédateurs comme le pygargue ou le pélican, amateurs de poissons, ainsi que le faucon pèlerin.

Suite à ses pulvérisations massives, il va sans dire que des résidus de DDT ont atterri dans les eaux. La molécule de DDT a pour caractéristique d’être hydrophobe: elle refuse de se mélanger à l’eau, lui préférant les graisses (elle est lipophile). Par conséquent, les résidus de DDT restaient en suspension dans l’eau et étaient ainsi facilement ingérés par le zooplancton, puis par les petits poissons mangeurs de plancton, puis par les gros poissons piscivores (comme le saumon), eux-même dévorés par les pygargues. Les affinités du DDT pour les lipides et sa faible vitesse de dégradation font que, de niveau trophique en niveau trophique, il s’accumule dans les organismes. C’est le principe de biomagnification. Et les concentrations atteintes chez les prédateurs aviaires s’avèrent suffisantes que pour perturber leur reproduction.

Les chats danseurs de Minamata

Changeons de continent.

Le Japon. Au port de Minamata où des pêcheurs et badauds s’esclaffent devant ses chats qui dansent, tel d’ivrognes loups de mer. Nous sommes dans les année 40-50.

Depuis 1907, une usine pétrochimique tourne à Minamata, relarguant ses déchets d’industrie dans la baie adjacente. Parmi ceux-ci, des résidus de métaux lourds, des résidus de mercure.

Ce n’est qu’en 1959 que les chats dansant et les centaines de personnes souffrant de troubles neurologiques – amenant parfois à la mort- furent liés à une intoxication au mercure organique. En effet, seul, le mercure est inerte et ne réagit pas. Mais méthylé (-CH3) suite aux procédés industriels, il parvient, comme le DDT, a se lier aux graisses. La baie de Minamata, outre abritant un fleuron de l’industrie de l’époque, est un grand port de pêche. Les chats et les humains se délectaient de poissons riche en mercure: la biomagnification a fait le reste.

Actuellement, le thon reste un poisson à surveiller suite au méthylmercure accumulé. Les personnes en consommant de grandes quantités (de 100 à 500 g par semaine) y sont plus exposées, sans pour autant que l’alarme des risques sanitaires soit sonnée.

Perspectives de la bioaccumulation

Le principe de la bioaccumulation est le même que la biomagnification: la concentration d’un composé augmente dans les tissus. Au lieu d’avoir cette accumulation au fil des interactions trophiques, l’accumulation a lieu dans un organisme au cours du temps.

Comparaison bioaccumulation - biomagnification
Comparaison bioaccumulation – biomagnification (d’ici)

J’imagine vos têtes perplexes: après tout ce qui a été présenté, comment pourrait-il y avoir des perspectives ?

Et bien il y en a! Au Katanga, certaines espèces de plantes sont capables de grandir sur les collines riches en cuivre et cobalt, des métaux lourds. Ces plantes sont dites métallicoles (cliquez pour voir comme elles sont jolies !) En étudiant les mécanismes de stockage de ces métaux lourds, ces espèces végétales offrent la possibilité de décontaminer des sites industriels délaissés et inoccupables car trop pollués. Des espèces plus locales existent et des expériences de terrain ont débuté en France en 2013.

J’espère que cette petite présentation vous a plu !

Le prochain article sortira en mars pour inaugurer l’éco-défi de Natasha d’Echos Verts avec qui j’aborderai la thématique “Apprendre à connaître, respecter et protéger les animaux”.

11 réflexions sur “Un printemps trop silencieux

  1. Wow! J’avais entendu parlé, pendant mes cours de biologie au Cégep de la bioaccumulation, mais c’est deux exemples mettent un peu de vivant sur ces concepts théoriques… Des chats qui dansent, des oiseaux qui disparaissent… C’est fou, je trouve quelque chose d’un peu poétique à ton article. Mais triste, tout de même. C’est vrai qu’elles sont jolies ces plantes 🙂 Je trouve encourageant que des recherches soient financées pour permettre de corriger, ne serait-ce qu’un peu, les erreurs du passé… Merci pour ce petit enseignement du dimanche matin! 🙂
    K.

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    1. Oui, ce sont des exemples connus en biologie 😉 contente que cela t’ait plu quand même et de savoir que j’ai réussi à adoucir un peu le tout !
      Merci pour tes passages qui me font toujours très plaisir.
      PS: tu n’aurais pas eu un écureuil dans ta boîte aux lettres ?

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  2. rese

    ouf … j’ai eu peur … 😀
    ici, en France la DDE (Direction Départementale de l’Equipement …..en un mot tout ce qui touche l’état des routes …) et le DDt n’étaient qu’une seule et même chose ……….. je rigoooooole !!! 😀
    encore et encore des cours comme ça !!! j’adoooore !!
    merci Emi des bisous et ❤

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Résé pour ton enthousiasme ! J’en ai encore en réserve des petits cours du genre, notamment pour l’éco-défi 😉 (en un gros aussi sur un sujet qui va faire des vagues mais il me faut bien le préparer celui-là donc ce ne sera pas pour tout de suite^^ )
      Des bisous et beau w-e !

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  3. C’est quand même énorme d’avoir appelé le passage à l’agriculture chimique la « révolution verte »…
    Je sais pas si tu as vu le documentaire « la voie du chat » – il y a l’épisode des chats empoisonnés au mercure. La description était effrayante : chats qui se jettent dans l’océan pour se suicider, ou, enfermés, qui se tapent la tête contre les murs…
    La perspective des plantes métallicoles est belle… c’est fascinant comme la nature regorge de ressources, y compris pour réparer les dégâts humains. J’avais vu aussi (mais ça fait assez longtemps) qu’il y avait des bactéries qui grignotent le pétrole, il fallait juste briser le pétrole (par exemple dans le cas d’une marée noire) en plus petits morceaux pour que les bactéries puissent s’y attaquer (termes très simplistes, je sais, mais c’est comme ça que j’ai retenu!). Mais bon, je ne sais pas si ça a été davantage étudié/utilisé…

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    1. N’est-ce pas que c’est presque une bonne blague d’avoir appeler ça « révolution verte  » ?
      Je ne connais pas le documentaire que tu mentionnes, c’est un film-docu sur la place du chat dans l’histoire et la vie de tous les jours (si j’ai bien compris la B-A) ? L’épisode de Minamata, je n’ai pas voulu mentionner ces faits assez durs des symptômes des chats affectés, c’était voulu.
      Pour les bactéries, j’en avais entendu parler lors de la marée noire au golf du Mexique et je sais qu’on étudie ces potentialités bactériennes: le monde des bactéries est plein de mystères et très prometteur !

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      1. Oui « La voie du chat » fait un panorama (non exhaustif) quant à la place du chat… ce qui est intéressant, c’est qu’au fond le reportage établit un parallélisme entre condition humaine et condition du chat (comme par exemple pour l’empoisonnement au mercure, qui touche l’un et l’autre). J’ai trouvé que c’était un point de vue intéressant – et, ce qui ne gâche rien, le reportage est agréable à regarder :-).

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